L'indigo, fabrication et histoire d'un pigment millénaire

Si je vous dis indigo, que voyez-vous ? Un bleu profond qui tend vers le violacé, certainement. Couleur fascinante, puissante, qui habille les touaregs, décore les intérieurs contemporains et a fait la renommée du blue jean, la teinture indigo a une histoire millénaire et se retrouve dans de nombreuses cultures. Découvrons ensemble ses secrets.

L'indigotier, la plante verte qui donne du bleu

La teinture indigo peut être produite à partir d’une dizaine de plantes différentes. Celle donnant le colorant le plus riche (on parle de « vrai indigo ») est l’indigotier (Indigofera tinctoria). C’est un arbuste touffu de la famille des fabacées et du genre indigofera (qui compte pas moins de 700 espèces). Il peut atteindre 1,20 mètre et donne de petites fleurs roses. Son nom vient du latin indicum signifiant « de l’Inde ». Ce nom a été donné par les Gréco-Romains qui ont ramené la plante des Indes, où on retrouve des traces de sa culture datant de plus de 4 000 ans. Dès la Renaissance, l’indigotier a aussi été exploité au Proche-Orient et en Egypte, où on a retrouvé des bandes bleues indigo autour de certaines momies. A noter qu’en 2016 au Pérou, des archéologues ont mis à jour un tissu teint à l’indigo vieux de 6 000 ans (voir article Le Monde). Les chercheurs estiment que la teinture utilisées provient de l’Indigofera, une des plantes à indigo qu’on trouve en Amérique du Sud.

Quant à l’épithète tinctorial, il atteste que l’indigotier a dès l’origine été associé à son utilisation tinctoriale, bien que ses racines et ses feuilles soient aussi employées dans plusieurs médecines traditionnelles. L’arbuste s’est ensuite exporté dans d’autres régions tropicales d’Asie, en Amérique et en Asie.

Indigotier
Illustration représentant une indigoterie, extraite du Tome 2 de l'Histoire générale des Antilles, 4 vols, Paris, 1667

L’indigotier a également une utilisation médicinale pour traiter diverses pathologies. Les feuilles et les racines sont employées dans les médecines traditionnelles ayurvédique, chinoise et sud africaine. En Europe, au Ier siècle, le médecin grec Dioscoride recommande son utilisation à des fins thérapeutiques.

L'indigotine : l'or bleu des teinturiers

Vous vous demandez peut-être comment une plante verte peut donner une teinture de couleur bleu violacé. Le principe colorant de l'indigo s'appelle l'indican. Ce composé organique, extrait de l'indigotier, est incolore. Par réactions chimiques, l'indican être transformé en l'indigotine, qui est le colorant bleu présent dans la teinture d'indigo.

Il existe plusieurs procédés pour obtenir la teinture indigo, mais le principe est toujours le même. La méthode ancestrale, toujours utilisé en Afrique, est la suivante.

Récoltés avant la floraison, les arbustes sont plongés dans une cuve remplie d'eau où il se produit une fermentation. Cette étape permet d'extraire l'indican. Ensuite, le liquide est transféré dans une autre cuve, où il est longuement remué. Cet apport d'oxygène permet l'oxydation et la formation d'indigotine. Ensuite, on laisse le liquide reposer et l'indigotine se dépose dans le fond. La fosse est alors vidée et le pigment peut être récupéré. Le problème est que ce pigment est insoluble, ce qui ne permet pas à ce stade de l'utiliser comme teinture. Pour pouvoir le dissoudre dans l'eau, il faut donc au préalable procéder à une transformation chimique appelée réduction. Pour ce faire, la méthode traditionnelle va employer des produits tels que la chaux, le sulfate de fer, du glucose, ou encore de l'urine fermentée. Ce procédé ancestral étant long et compliqué, l'industrie moderne utilise un puissant réducteur chimique appelé hydrosulfite de sodium, une solution rapide mais, vous l'aurez deviné, polluante.

Indigotier
La fermentation dans l'eau des feuilles permet d'extraire l'indican - Photo EclatDuSoleil

Nous l'avons vu, plusieurs plantes différentes sont utilisées pour obtenir la teinture indigo, car l'indican est présent dans toutes les espèces du genre indigofera. Si le pigment fabriqué à partir de l'indigotier est appelé vrai indigo, c'est parce c'est celui dont le bleu est plus profond, l'intensité du pigment étant déterminé par la concentration d'indican dans la plante. Au Moyen Age en Europe, on cultivait une espèce appelée Le pastel des teinturiers ou guède (Isatis tinctoria). En France, la région du Lauragais était spécialisée dans sa culture et de nombreux pastelliers firent fortune. Mais le commerce du pastel fut mis à mal dès le XVIe siècle par l'arrivée en Europe de la teinture venue d'Inde, dont les pigments sont 20 fois plus actifs. Originaire d'Amérique du Nord, nous avons les espèces du genre Amorpha, aussi appelée faux-indigo. Citons enfin le bleu Maya, qui est un pigment qui fut utilisé par les civilisations précolombiennes mayas et aztèques comme colorant pour les sculptures, fresques, peintures et poteries. Couleur associée au sacrifice pour les anciens mayas, le pigment aurait servi à peindre les corps des sacrifiés. Les archéologues ont été surpris par la grande stabilité du pigment, sa première utilisation remontant vers l'an 800 avant J.C.

De l'exploitation humaine à l'exploitation de la nature

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, la demande occidentale d'indigo est très importante. Sa production est alors un enjeu économique pour les grandes puissances de l'époque. Pour pouvoir fabriquer de l'indigo de qualité et en quantité, il est nécessaire de développer les cultures d'indigotier. Pour ce faire, il faut un climat adapté et une main d'oeuvre conséquente. Ces problèmes furent rapidement résolu par la création d'indigoteries en Amérique du Nord, aux Antilles françaises et en Inde (alors colonie britannique) et le recourt massif à l'esclavage.

Indigotierie aux Antilles
Illustration représentant une indigoterie, extraite du Tome 2 de l'Histoire générale des Antilles, 4 vols, Paris, 1667

En 1878, le chimiste allemand Adolph Von Bayer réalise le premier indigo de synthèse. En 1897, premier pigment indigo de synthèse est commercialisé par l'entreprise BASF. Au cours du XXe siècle, la teinture synthétique remplaça peu à peu l'indigo naturel.

Aujourd'hui, 50 000 tonnes d'indigo synthétique sont produites chaque année. Plus de 90 % de cette production est destinée à la teinture des 4 milliards de vêtements en jean fabriqués chaque année. Cette industrie polluante est principalement située en Chine, où l'eau des bains de teinture, contenant des détergents et autres substances chimiques néfastes pour l'environnement est souvent rejetée dans les cours d'eau. En plus d'être polluante, la production d'indigo synthétique est très énergivore. En effet, pour synthétiser 1 kg d'indigo, il faut 9 kg de solvant, 100 kg de pétrole et 1000 kg d'eau ! Si la teinture indigo végétale est toujours utilisée de nos jours dans la mode écoresponsable, comme pour notre T-shirt indigo, elle ne pourrait plus répondre au besoin actuel de l'industrie textile. La solution est alors peut-être dans de nouvelles techniques de production plus propre, comme ce procédé expérimental utilisant des bactéries E. coli, mis au point pas des chercheurs de l'université de Berkeley aux Etats-Unis.

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